Bâtir la prévention : l’hôpital de demain contre les infections respiratoires

Depuis toujours, l’architecture des établissements de santé a été un acteur silencieux de la prévention des infections. Des hospices médiévaux conçus pour maximiser la circulation de l’air aux pavillons sanatoriaux isolés du XIXe siècle, chaque époque a tenté, à sa manière, de concilier soin, espace et hygiène. Aujourd’hui, alors que nous affrontons une ère de pandémies et de résistances microbiennes, cette relation entre bâti et prévention prend un tournant décisif.
La pandémie de COVID-19 nous a rappelé avec force une évidence oubliée : l’air que nous respirons dans les hôpitaux est un vecteur critique de transmission. Si la qualité de l’air intérieur d’un établissement de soins a longtemps été reléguée au seul rang de contrainte technico-réglementaire, elle s’impose désormais comme un enjeu majeur de prévention du risque infectieux. Mais comment concevoir des établissements qui non seulement soignent, mais anticipent et empêchent la propagation des infections respiratoires ?
La réponse se trouve peut-être dans une révolution technologique encore sous-exploitée dans le monde de la santé : le Building Information Modeling (BIM) que l’on pourrait traduire en français par modélisation des données du bâtiment tout en gardant le BIM qui sonne nettement mieux.
BIM : du modèle numérique à la prévention active
Le BIM ne se limite pas à une maquette numérique en trois dimensions d’un hôpital. Il s’agit d’un véritable jumeau digital, une base de données intelligente permettant de modéliser, analyser et optimiser l’organisation spatiale d’un établissement. Ce que l’architecte imagine en plans, le BIM le rend dynamique, adaptable et prédictif.
Dans la lutte contre les infections respiratoires, cette technologie offre des perspectives inédites en y intégrant les concepts de la dynamique des fluides appliquée aux particules infectieuses. Tout d’abord, elle permet d’optimiser les flux d’air à l’intérieur des bâtiments hospitaliers. En intégrant des modélisations aérologiques dès la conception des infrastructures, il devient possible de prédire et contrôler la dispersion des agents pathogènes. Cela signifie que le positionnement des patients atteints d’infections respiratoires peut être pensé de manière stratégique en fonction des courants aérauliques et des trajectoires du personnel soignant. Il en va de même pour les patients les plus susceptibles à ces infections.
Ensuite, le BIM offre la possibilité de cartographier le risque en temps réel. En superposant des données épidémiologiques et environnementales aux plans de l’hôpital, les zones les plus vulnérables aux contaminations aériennes peuvent être identifiées, permettant ainsi d’adapter les stratégies de ventilation et de désinfection en fonction des besoins réels.
Enfin, cette technologie facilite la gestion des chambres à pression contrôlée. Aujourd’hui, ces chambres sont souvent attribuées en fonction des disponibilités plus que des besoins réels. Grâce au BIM, un hôpital intelligent pourrait ajuster en permanence l’affectation de ces espaces afin d’assurer une protection optimale des patients immunodéprimés sans compromettre la prise en charge des patients infectieux.
Un engagement pionnier qu’il faut désormais amplifier
Les spécialistes français de la prévention du risque infectieux et la SF2H ont joué un rôle précurseur dans la reconnaissance et l’intégration de ces outils numériques dans la lutte contre les infections associées aux soins. Nous avons accompagné et promu l’essor du BIM et de la modélisation aérologique comme des leviers concrets pour repenser la gestion des flux de patients, du personnel et des agents pathogènes dans les hôpitaux et établissements médico-sociaux.
Mais aujourd’hui, alors que ces solutions sont disponibles et déjà un peu éprouvées, il est crucial que l’ensemble des décideurs du système de santé, à tous ses échelons, s’en saisissent pleinement. Concevoir un hôpital sans anticiper ses défis infectieux, sans structurer ses espaces pour protéger les plus vulnérables, revient à ignorer les leçons du passé et les risques du futur.
La prévention des infections ne peut plus être seulement un enjeu réactif, elle doit être anticipée dès la planification des infrastructures hospitalières. L’intégration systématique des outils numériques, de l’intelligence aéraulique et des modèles de gestion adaptative doit devenir une démarche implicite pour tous les projets hospitaliers à venir.
Vers un hôpital qui respire intelligemment
L’un des plus grands défis à venir sera d’intégrer ces avancées dans la culture même de la prévention. Chaque CPIAS, aux côtés des professionnels de santé, des ingénieurs hospitaliers et des architectes, doit œuvrer pour que ces technologies deviennent un levier concret de lutte contre les infections et non un simple outil de modélisation.
Depuis l’Antiquité, l’architecture repose sur trois piliers définis par Vitruve :
« Firmitas, Utilitas, Venustas »
(Solidité, Utilité, Beauté)
L’hôpital de demain ne doit pas échapper à cette règle. Grâce aux nouvelles technologies comme le BIM, nous avons aujourd’hui les moyens de concevoir des établissements à la fois robustes et durables face aux crises sanitaires et au défi environnemental, optimisés pour prévenir les infections et agréables à vivre pour soignants et patients.
L’avenir des soins ne se limite plus aux traitements, mais à la capacité de nos infrastructures à prévenir le mal avant qu’il ne s’installe en intégrant la sécurité dans leur conception. Ces outils ne viennent pas concurrencer nos logiciels métiers mais au contraire les renforcer et étendre le panel naissant des outils numériques et de l’intelligence artificielle au service de la prévention du risque infectieux.
Le monde entre dans une ère d’accélération des savoirs peut être jamais connue et il est plutôt exaltant de faire partie de cette aventure. Le professeur Raphaël Gaillard, psychiatre et académicien français récemment reçu sous la coupole, aime à dire que « L'homme augmenté, c'est l'homme – ou la femme – au cerveau décuplé par la technologie, dont l'intelligence artificielle ». Une carrière d’hygiéniste augmenté nous tend donc les bras.
Le CPIAS Nouvelle Aquitaine est aussi le premier à intégrer l’intelligence artificielle dans son nouveau site internet pour apporter sa pierre à cet édifice, lui aussi en construction.
Bienvenue dans le nouveau monde merveilleux de la PRI !
Pierre Parneix
Responsable du CPIAS NA
Références
- Mellon G, Mahjoub N, Metivier F, et al. Enhancing the control of respiratory virus spread: a comprehensive approach integrating airborne virus detection, aerological investigations, and airflow modeling for practical implementation. Infect Control Hosp Epidemiol. 2025. doi:10.1017/ice.2024.217.
- Roberts SC, Mathew TA, Tanner WD, Martinello RA. What can building information modeling do for you? A perspective on integration into infection prevention and control programs for patient safety. Infect Control Hosp Epidemiol. 2025;46:112–113. doi:10.1017/ice.2024.179.
- Remiel Feno M, Savescu A, Liehrmann E, Ricci E. Conception des locaux de travail en « BIM » : quels enjeux pour la prévention des risques professionnels ? Hygiène & Sécurité du Travail. 2022;(266):5-9. Disponible sur : INRS.
- Gaillard R. L’homme augmenté. Editions Grasset. Janvier 2024, pp 353. EAN 9782246835172
